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Le sable des racines
Nous nous étions promis, mon père et moi, de revenir ensemble sur les lieux qui m’ont vu naître, à Alger, de revisiter « entre hommes » notre passé commun. Pour ma mère, pied-noire de deuxième génération, tout retour était exclu. L’Algérie continuait de lui faire mal. Qui plus est, au moment où nous décidions le voyage, mes parents se trouvaient en instance de divorce. En avril 1985, j’allais avoir trente-cinq ans. Mon père m’offrait le voyage en cadeau d’anniversaire. Pourquoi m’était-il si difficile de communiquer avec lui ? Pourquoi me sentais-je toujours un exilé dans cette France qu’en droit je n’avais jamais quittée ? Témoin et victime de la rivalité des cultures, et de leur vanité quand la haine déborde tout, placé au centre d’un conflit à la fois intérieur, familial et national, j’en étais encore à chercher ma place entre l’homme du Nord qu’incarnait mon père, né en territoire de Belfort, et la femme du Sud que s’entêtait à être ma mère ; entre le colonisateur et le colonisé ; entre le fort et le faible ; entre l’adulte et l’enfant. J’attendais du voyage qu’il éclaire ces dilemmes, et qu’il m’aide à découvrir un pays que, malgré un séjour d’une dizaine d’années et trois périples ultérieurs, je connaissais mal. Dans cette disposition, je me donnais pour consigne, au départ de Paris, de tenir un journal aussi complet et sincère que possible. Je revenais, deux semaines plus tard, avec quantité de notes, photographies et croquis. Enrichi et dactylographié, ce journal laisserait à mes enfants quelques repères sur le chemin du père. J’avais rempli ma tâche quand survinrent en mai 1988 le massacre d’Ouvéa, puis en octobre de la même année, la sanglante répression des émeutes de la faim à Alger. La France démontrait en Nouvelle-Calédonie qu’elle restait une puissance coloniale. Mais il ne suffisait pas de mettre le colonisateur dehors pour assurer l’émancipation du peuple colonisé. L’Algérie martyrisée en administrait la preuve. Enfin, à deux pas des frontières méridionales, la Yougoslavie explosait sous la pression de nationalismes exacerbés. Au nom des racines, les hommes affûtaient leurs couteaux. Mon témoignage actualisé pouvait-il servir contre cette spirale ? Ce fut l’avis des quelques ami/es. Je demandais celui de Jean-Luc Einaudi. L’auteur de Pour l’exemple, enthousiaste, transmit le manuscrit à son éditeur de l’époque, l’Harmattan, qui me proposa aussitôt de le publier selon la formule du « prêt-à-clicher » : je fournissais la maquette, l’éditeur se chargeait de la couverture, de l’impression et du service de presse. Le contrat fut signé le 8 juillet 1991 et le livre parut en librairie au début de l’année 1992. À ce moment précis, la déferlante intégriste suivi du coup d’état militaire mobilisa toute l’attention qu’alors on voulait bien accorder à l’Algérie. Le Sable des racines passa pour de l’histoire ancienne… J’espérais que le livre m’ouvrirait les portes de mon pays natal et me permettrait de continuer l’enquête que j’avais entamée. Il n’en fut rien. Du moins contribua-t-il à réconcilier mes parents.
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