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A
la
lecture
initiale
de
ce
texte
relégué
de
Jules
Verne,
un
détail
m’avait
intrigué.
Au
beau
milieu
du
roman,
au
chapitre
VII,
" Tozeur
et
Nefta ",
la
Compagnie
qui,
la
première,
a
engagé
les
travaux
de
la
mer
saharienne,
dénommée
partout
ailleurs
" franco-étrangère "
devient
subrepticement
" franco-orientale ".
Dans
le
contexte
tendu
de
la
relecture
politique
de
l’œuvre
vernienne,
ce
détail
pouvait
ouvrir
une
porte
dérobée,
baliser
une
nouvelle
pénétration.
M’armant
de
courage,
car
la
besogne
est
ingrate,
j’entrepris
de
comparer
le
manuscrit
avec
la
première
édition
du
roman.
Mon
courage
ne
fléchissant
pas
sous
l’aiguillon
de
la
curiosité,
j’ai
par
la
suite
comparé
cette
édition
avec
sa
première
version
publiée,
celle
du
Magasin
d’Education
et
de
Récréation,
journal
de
toute
la
famille.

(Au
kilomètre
347)
Le
feuilleton
commence
le
1er
janvier
1905,
au
n°
241.
Il
est
assez
émouvant
de
suivre
en
parallèle,
de
chapitre
en
chapitre,
de
numéro
en
numéro,
la
marche
de
la
mer
saharienne
jusqu’à
son
accomplissement
et
celle
de
l’auteur
jusqu’à
la
mort.
Celle-ci
se
produit
" au
kilomètre
347 ",
n°
248.
A
partir
de
cette
borne,
mon
attention
s’est
relâchée.
Le
feuilleton
se
termine
le
15
décembre
1905.
Le
manuscrit
de
L’invasion
de
la
mer
quant
à
lui,
est
pieusement
conservé
à
la
médiathèque
de
Nantes.
Il
a
été
reproduit
sur
un
microfilm
dont
les
Manuscrits
occidentaux
de
la
BN-Richelieu
détiennent
une
copie
(cote
3929).
De
bonne
qualité,
le
document,
en
ne
restituant
pas
les
couleurs,
rend
difficile
sinon
impossible
le
déchiffrement
des
parties
écrites
au
crayon,
ou
caviardées.
Le
manuscrit
original
se
présente
sous
la
forme
de
108
feuilles
270
x
210
mm
de
papier
fort
à
grands
carreaux,
numérotées
et
écrites
recto
verso,
sur
la
moitié
gauche,
à
l’encre,
directement,
ou
rarement
sur
un
canevas
au
crayon.
Le
caviardage
est
réalisé
par
une
ligne
continue
de
" e "
superposée
à
l’élément
supprimé.
La
différence
des
encres
entre
l’original
et
la
rature
permet
assez
souvent
de
reconstituer
le
texte
caviardé.
Les
modifications
ou
les
ajouts
sont
insérés
au-dessus
de
l’élément
concerné
ou
dans
la
marge,
et
l’élément
est
barré.
Une
page
comporte
en
moyenne
une
dizaine
de
corrections.
Les
unes,
les
plus
nombreuses,
sont
effectuées
au
fil
de
la
plume,
les
autres,
a
posteriori
(encre
plus
foncée).
Chaque
chapitre
comporte
en
marge
l’indication
du
jour
au
crayon.
L’action
débute
le
2
mars
et
se
termine
le
27
avril.
- Les
modifications
secondaires
Les
modifications
d’ordre
stylistique
sont
mineures.
Jules
Verne
hésite
sur
des
mots
plutôt
que
sur
des
expressions,
des
tournures
ou
l’ordre
de
la
phrase.
C’est
un
écrivain
rodé.
A
la
relecture,
il
opte
pour
la
formulation
la
plus
claire
et
la
plus
courte.
Dans
ce
choix
intervient
également
l’éditeur
Jules
Hetzel.
Il
arrive
ainsi
que
l’édition
reprenne
le
premier
jet
que
le
Magasin
avait
délayé.
Le
passage
de
la
" deglat-en-nour ",
chapitre
VII,
en
fournit
une
assez
bonne
illustration :
Le
manuscrit :
" c’est
probablement
non
avec
une
pomme
mais
avec
une
datte
que
cette
fine-mouche
d’Eve
a
tenté
notre
gourmand
de
premier
père "
(p.
76)
Le
Magasin :
" et
j’ai
toujours
cru
que
si
Adam,
notre
premier
père,
a
succombé,
c’est
qu’Eve,
sa
compagne,
lui
offrit
de
mordre
dans
une
datte,
et
non
dans
une
pomme,
n’en
déplaise
au
brigadier
Pistache,
trop
normand
pour
n’être
pas
un
peu
Gascon. "
L’édition :
" c’est
probablement
non
avec
une
pomme,
mais
avec
une
datte,
que
fut
tenté
notre
gourmand
de
premier
père. "
(p.
87)
La
règle
supporte
les
exceptions.
Ainsi,
de
" la
masse
des
arbres,
presque
confondue
dans
l’ombre
croissante "
à
la
page
5
de
l’édition
et
4
du
manuscrit,
le
Magasin
a
fait
sauter
" presque
confondue ".
Très
mouvants
sont
encore
les
mots
de
liaison entre
paragraphes
:
et,
mais,
maintenant,
et
cependant,…
utilisés
les
uns
pour
les
autres.

(M.
François
sombrant
dans
les
sables
mouvants)
Le
contenu
documentaire
du
roman
ne
flotte
que
sur
des
questions
de
détail.
Le
meilleur
exemple
en
est
le
terme
de
touareg.
Jules
Verne
écrit
au
départ
du
premier
chapitre,
" les
Touareg ",
rectifie
par
" les
Targuis "
qui
deviennent
dans
le
Magasin
" la
race
Touâreg "
et
" la
race
touareg "
dans
l’édition.
Au
départ
du
chapitre
II,
dans
le
manuscrit,
" les
Touaregs "
ne
sont
pas
rectifiés
mais
deviennent
" les
Targui "
dans
le
Magasin
dont
une
note
précise
que
c’est
le
pluriel
de
Touareg…
La
plupart
des
toponymes
fluctuent,
leur
orthographe
se
stabilise
à
mi-course.
Le
Magasin
ou
l’édition
la
conserve
ou
non.
Le
Djèrib
pour
le
Djerid,
El-Guettar
ou
El-Quittar,
Chebika
ou
Chibika,
Ferkane
ou
Farkane,
Djerich
ou
Djerech,
Fejej
ou
Fedjedj,
Hingmiz
ou
Hinguiz,
etc.
Il
en
va
de
même
des
expressions
locales :
sibkas
ou
sebkas
ou
sebkhra,
outhas
ou
onthas
ou
outtas,
œil
de
mer
ou
œil
de
la
mer,
etc.
Le
chiffrage
des
distances,
des
étendues,
des
populations…
varie
pareillement.
Par
exemple,
la
cuvette
du
Rharsa
est
située
à
190
puis
227
km
de
la
côte ;
le
canal
qui
la
relie
passe
de
145
à
227
km…
Quelques
corrections
appartiennent
au
manuscrit
(" Tozeur
compte
sept
dix
mille
habitants ") ;
elles
entérinent
un
choix
intervenu
entre-temps,
comme
l’abandon
de
l’expression
" Beled
el
djerid "
pour
" Djerid ".
De
manière
générale,
le
manuscrit
comporte
d’une
part
des
erreurs
découlant
d’une
connaissance
limitée
du
Maghreb
(J.
Verne
croit
que
la
Tunisie
est
administrée
par
un
" gouverneur
général "
comme
l’Algérie,
assimile
les
arabes
Chaambas
à
des
Berbères,
jongle
avec
les
vocables
tribus,
nomades,
arabes,
pense
à
tort
que
l’humidité
marine
peut
améliorer
la
qualité
des
dates,
localise
mal
les
sites…),
d’autre
part
des
renseignements
puisés
à
une
documentation
qui
date
et
que
le
Magasin,
et
encore
plus
l’édition,
se
chargent,
avec
plus
ou
moins
de
bonheur,
de
rafraîchir.
Lorsque
l’écrivain
n’y
trouve
pas
le
renseignement
souhaité,
par
exemple
le
nom
du
lieu
du
massacre
de
la
mission
Flatters
(Bir
el-Gharama
dans
le
Magasin
et
l’édition),
il
laisse
un
signe
(" x…
( ?
) ")
dans
la
phrase.
L’édition
tend
à
soulager
le
texte,
celui
du
manuscrit
et
du
Magasin,
de
précisions
ethnographiques
ou
géographiques
aussi
fastidieuses
que
douteuses.
Le
manuscrit,
avec
ses
ratures,
ses
hésitations,
ses
repentirs
l’atteste,
Jules
Verne
ne
cherche
pas
à
faire
savant,
mais
à
parler
juste.
Il
s’efforce
d’instruire
un
dossier
qui,
en
son
temps,
avait
défrayé
la
chronique
et
qu’il
maîtrise
parfaitement.
L’économie
du
roman
s’est
modifiée
en
cours
d’écriture.
L’auteur
avait
prévu
deux
parties ;
il
y
renonce
assez
vite.
Plus
tard,
il
dédouble
le
deuxième
chapitre
(L’évasion
/
L’évasion
et
Hadjar)
et
le
dernier
(Dénouement
/
Le
tell
et
Dénouement).
Le
titre
d’origine,
" la
mer
saharienne ",
débattu
avec
l’éditeur,
cède
au
titre
définitif
qui
apparaît
dans
le
Magasin
et
que
rappelle,
dans
l’édition,
à
la
page
16,
la
formule :
" l’invasion
de
la
mer,
qui
fait
l’objet
de
ce
récit ",
alors
que
le
feuilleton
désignait
pour
objet
" la
création
d’une
mer
intérieure "
et
le
manuscrit
" un
projet ".
Ces
transformations
affectent
peu
le
ressort
du
roman
qui
est,
comme
les
dates
systématiquement
portées
au
crayon
dans
la
marge
du
manuscrit,
avec
parfois
indication
de
l’heure,
le
prouvent,
exclusivement
chronologique.
L’écrivain
suit
ses
personnages
jour
après
jour
dans
un
déroulement
linéaire,
se
plaçant
tantôt
à
proximité
des
Touareg
(chapitres
I,
II,
III,
XII,
XIII,
XIV),
tantôt
à
proximité
des
Européens.

(Le
mascaret
final)
Les
personnages,
même
les
plus
importants,
ne
sont
pas
toujours
nommés
du
premier
coup.
Hadjar
s’écrit
Kadjar
dans
les
premières
pages
du
manuscrit.
Le
capitaine
Hardigan
s’appelle
commandant
Hardy
jusqu’à
la
page
21.
Sohar
est
Sahar
jusqu’à
la
page
4.
Horeb,
Harrig ;
le
conducteur
chef
Pélissier
ne
devient
le
chef
Pointar
qu’au
bout
de
trente-quatre
pages.
D’autres
évolutions
interviennent
à
la
publication.
Le
" H "
de
Hadjar
n’est
aspiré
que
dans
l’édition.
Le
croiseur
Chanzy,
est
le
Jurjura
du
Magasin
alors
que
dans
le
manuscrit
il
s’appelait
primitivement
Sfax ;
Vadlavant
devient
Va-d’l’avant
dans
l’édition,
Vilette,
Villette ;
Sohar,
Ahmet
(p.
58)…
Ces
péripéties
invitent
à
la
prudence
quiconque
voudrait
échafauder
quelque
hypothèse
sur
le
chiffre
caché
des
noms
des
personnages.
La
personnalité
des
acteurs
et
leurs
relations
ne
font
guère
problème.
Les
fluctuations
sont
modiques :
Hardigan
tutoie-t-il
Nicol ?
le
manuscrit
l’admet,
se
reprend,
le
Magasin
entérine
et
l’édition
revient
au
" tu "
( p.
13).
Ce
même
Nicol
est-il
vraiment
populo ?
A
l’origine,
sans
aucun
doute.
Quand
le
" marchef "
se
rappelle
la
capture
de
Hadjar,
" Mort
Dieu ! "
s’écrit-il,
" je
tenais
la
louve ".
L’expression
n’a
pas
dû
plaire
à
Hetzel,
qui
lui
substitue
prudemment
" Pas
de
chance ! ".
Quant
à
l’édition,
elle
n’en
garde
aucune.
(p.
14)
Seule
l’édition
présente
Hardigan
et
son
second
comme
des
connaisseurs
du
Sud
(p.
62)
….
La
majorité
des
coupes
concerne
un
élément
marginal
du
récit,
dont
l’auteur
n’a
pas
cru
bon
de
maintenir
les
développements,
soit
qu’il
les
ait
accusés
de
faire
diversion,
soit
qu’ils
les
ait
jugés
délicats.
Il
s’agit
de
l’assassinat
de
Carl
Steinx
(aucune
hésitation
sur
le
nom).
Sur
une
demi-page
biffée
(p.
16),
Jules
Verne
expliquait
que
l’explorateur,
originaire
de
Liège,
" possesseur
d’une
belle
fortune "
s’était
lancé
à
l’aventure
en
n’écoutant
que
" ses
instincts ".
Coupure
encore
plus
lourde
page
83,
lorsque
le
commandant
de
la
place
interrogé
par
Hardigan
assurait
que,
depuis
deux
ans
que
l’explorateur
avait
disparu,
aucun
bruit
n’était
venu
confirmer
sa
mort.
Au
moment
où
Jules
Verne
écrit,
en
1903-1904,
les
mystères
de
l’assassinat
du
marquis
de
Morès
survenu
sur
la
route
de
Ghadamès
ne
sont
pas
encore
dissipés.
Ils
hantent
le
milieu
antijuif
auquel
l’aventurier
appartenait.
On
y
accuse
les
Anglais
d’avoir,
sous
l’influence
des
" mercantis "
juifs,
armé
le
bras
des
assassins.
De
telles
rumeurs
avaient
déjà
couru
à
l’occasion
du
massacre
de
la
mission
Flatters
daté
de
1881,
quinze
ans
avant
celui
de
Morès-Steinx.
L’auteur
évoque
le
drame
au
chapitre
II,
quelques
paragraphes
avant
d’aborder
le
cas
Steinx.
D’autres
coupes
délestent
le
récit,
tel
que
l’avait
publié
le
Magasin,
de
diverticules
gênants.
Avions-nous
besoin
de
savoir
que
le
bordj
de
Gabès
a
été
rebaptisé
" Fort
Neuf "
au
moment
des
grands
travaux
de
la
région
( page
7
de
l’édition),
que
l’émigration
des
Touareg
n’a
en
rien
diminué
dans
la
période
(p.
7),
etc.
- Les
modifications
majeures
Nous
arrivons
d’un
bon
pas
aux
transformations
de
fond,
les
plus
significatives.
Elles
procèdent
de
la
décision :
- d’avancer
de
25
ans
le
récit,
- de
l’actualiser
par
des
allusions
adéquates
- de
réduire
la
part
attribuée
à
Roudaire
ainsi
que
la
portée
de
son
invention,
- d’accroître
le
rôle
des
Touareg
et
conséquemment,
du
Deus
ex
machina
final
A
l’origine,
c’est-à-dire
dans
le
manuscrit,
il
s’agissait
de
rendre
compte
de
l’achèvement
des
travaux
conçus
par
Roudaire
et
exécutés
par
la
" Compagnie
de
la
Mer
Saharienne ",
sur
le
modèle
de
la
Compagnie
du
canal
de
Suez.
L’action
se
situait
" au
commencement
du
XX e
siècle ".
A
cette
époque,
les
Touareg
" avaient
dû
se
déplacer
vers
les
régions
plus
orientales
du
Sahara ".
L’ingénieur
de
Schaller,
qui
a
pris
le
relais
de
Roudaire,
expose
à
un
" auditoire
acquis
d’avance ",
sauf
" quelques
indigènes "
(" quelques-uns
des
indigènes "
dans
l’édition),
la
généalogie
de
la
mer
saharienne
depuis
l’Antiquité.
Là
où
Magasin
et
édition
lui
font
dire :
" Messieurs,
il
y
a
à
prendre
et
à
laisser,
surtout
à
laisser,
dans
ces
légendes
de
l’Antiquité "
( p.
45),
on
lit
dans
le
manuscrit
" Eh
bien,
messieurs,
il
y
a,
comme
on
dit,
à
prendre
et
à
laisser
dans
cet
ensemble
des
légendes
de
l’antiquité "
(p.
40) ;
à
l’affirmation :
" la
mer
saharienne
[...]
n’a
jamais
pu
exister ",
le
manuscrit
préfère :
" la
mer
saharienne
[...]
n’a
pu
exister ".
Ces
extraits
appartiennent
au
chapitre
IV,
" la
mer
saharienne ",
le
plus
remanié
du
roman.
Il
ne
reste
plus,
explique
Schaller,
qu’à
vérifier
l’ensemble
des
travaux
avant
de
percer
le
seuil
de
Gabès
et
de
livrer
passage
aux
eaux
du
golfe,
une
affaire
de
" quelques
semaines "
(p.
48).
L’ingénieur
vante
les
nombreux
avantages
de
l’œuvre
" grandiose ",
" gigantesque ",
en
fait
applaudir
à
trois
reprises
le
" glorieux "
promoteur,
et
minimise
les
objections.
Au
plan
financier,
il
rappelle
que
" l’autorisation
du
bey,
obtenue
dès
1875 "
et
" la
concession
des
deux
millions
cinq
cent
mille
hectares
de
terre
octroyée
à
la
compagnie
de
la
Mer
Saharienne "
entre
autres
atouts,
lui
garantissent
un
bel
avenir.
Au
plan
technique,
le
conférencier
voit
rose :
comme
les
travaux
de
creusement,
le
remplissage
des
chotts
durera
moins
que
prévu :
cinq
ans
et
" qui
sait
si
le
drainage
des
sebkhas
situés
à
des
altitudes
positives,
ne
rendra
pas
inondables
des
parties
qui
ne
le
sont
pas
encore,
si
le
travail
incessant
des
eaux
n’étendra
pas
les
dépressions
sur
une
surface
plus
considérable
de
la
contrée,
si
au
lieu
d’être
restreinte
à
huit
mille
kilomètres
carrés,
la
mer
saharienne
n’embrassera
pas
le
double,
le
triple,
le
quadruple
de
cette
évaluation ? ".
Et
il
conclut, " le
génie
français
aura
réussi
là
où
d’autres
nations
ont
échoué,
et
dont
l’une
manquait
de
faire
une
concurrence
redoutable
à
l’œuvre
africaine. "
Il
cite
l’Angleterre,
puis
les
Etats-Unis.
Dans
le
Magasin
et
l’édition,
la
même
scène
se
déroule
entre
1925
et
1930.
Les
travaux
avaient
bien
commencé
comme
le
manuscrit
l’indiquait,
mais
la
société
qui
les
pilotait
avait
fait
faillite ;
le
vague
des
raisons
invoquées
-
" imprévoyance
et
faux
calculs "
-,
trahit
l’artifice :
situer
la
mer
saharienne
dans
le
présent
relevait
peut-être
de
l’imprévoyance
et
de
faux
calculs de
Jules
Verne
lui-même.
Cette
société
primitive
avait
été
baptisée
Compagnie
" franco-orientale "
dans
le
Magasin,
en
référence
au
canal
de
Suez
et
aux
saint-simoniens
vraisemblablement
–
allusion
qui
n’a
pas
eu
l’heur
de
plaire.
L’édition
a
choisi
" franco-étrangère ".
La
forme
précédente
subsiste
dans
l’oubli
de
la
page
100
et
dans
le
" fort
accent exotique "
dont
est
marqué
le
mandataire,
au
Dénouement.
Roudaire
a
cédé
la
vedette
à
ses
" continuateurs ".
Certes,
au
Casino
de
Gabès,
on
l’applaudit
(une
seule
fois)
d’avoir
eu
le
premier
" l’idée
de
cette
extraordinaire
création "
quand
la
version
originelle
lui
attribuait
" l’honneur "
même
d’avoir
créé
la
mer
saharienne.
Mais
il
n’est
plus
qu’une
ombre.
L’amorce
du
chapitre
X
de
l’édition
symbolise
assez
bien
cette
déchéance.
On
devait
donner
le
nom
du
promoteur
à
une
ville
nouvelle
de
premier
plan
–
on
lui
préfère
celui
du
président
de
la
Compagnie ;
puis
on
se
rabat
sur
un
port
de
moindre
importance ;
finalement,
il
servira
à
nommer
une
crique
du
Rharsa…
Ferdinand
de
Lesseps
à
ses
côtés
prend
plus
de
relief.
Cité
et
applaudi
dans
le
manuscrit
comme
" l’un
des
plus
fermes
soutiens
de
l’œuvre ",
les
versions
ultérieures
ajoutent
qu’il
avait
" pris
l’affaire
à
cœur "
parmi
les
premiers.
Ces
versions
insistent
sur
la
rentabilité
de
l’affaire
et
font
intervenir
les
spéculateurs.
Le
Magasin
précise
même,
détail
qui
saute
dans
l’édition,
que
c’est
" l’ayant
prévu "
que
Lesseps
s’y
est
intéressé.
Mais
si,
à
l’appui,
le
manuscrit
rappelle
" le
grand
succès
financier
du
canal
de
Suez ",
les
versions
imprimées
restent
prudemment
dans
les
généralités
en
se
contentant
des
succès
" obtenus
dans
de
grandes
affaires
et
dans
des
travaux
publics
des
plus
utiles ".
Est-ce
dans
le
même
souci
que
l’entreprise
finale
est
placée
sous
l’égide
d’une
Société
–
" française
de
la
mer
Saharienne "
–
et
non
plus
d’une
Compagnie ?
L’aspect
pécuniaire,
pratiquement
absent
de
la
version
manuscrite,
s’épanouit
dans
les
versions
imprimées,
il
va
même
pimenter
la
fin.

"Prenez
plutôt
des
actions
de
la
Mer
Saharienne"
Pour
expliquer
la
faillite
de
la
société
initiale,
et
justifier
qu’après
vingt-cinq
ans
de
présence
française
en
Tunisie,
les
gens
du
désert
puissent
encore
menacer
ses
intérêts,
intervient
un
artifice
supplémentaire :
l’importation,
concertée
par
les
autorités
françaises,
d’une
population
touareg
dont
on
attend
qu’elle
fournisse
des
" gendarmes
du
désert "
(Magasin)
ou
" comme
"
(édition).
Sans
cette
ruse
calamiteuse,
les
Touareg
n’auraient
pas
tenu
un
rôle
aussi
déterminant.
Les
versions
imprimées
le
soulignent
au
risque
d’alourdir
la
narration.
L’édition
introduit
en
outre
nombre
de
modifications
et
de
développements
d’ordre
technique
qu’il
serait
fastidieux
d’énumérer.
Elle
établit
même
que
le
tracé
du
canal
ne
respecte
pas
les
préconisations
de
Roudaire.
Elle
réduit
à
l’état
de
projet
le
transsaharien
qui,
dans
le
manuscrit,
était
en
train
de
se
construire.
Mais
sommes-nous
dans
le
seul
domaine
technique ?
Cet
ensemble
de
remaniements
donne
à
croire
que
Jules
Verne
est
passé,
après
discussion,
d’une
vision
enthousiaste
et
enchantée
des
utopies
sahariennes
d’inspiration
fouriériste
et
saint-simonienne :
la
mer
intérieure,
le
transsaharien,
à
une
vision
refroidie
où
l’argent
reconquiert
sa
place.
Le
motif
du
roman
reste
un
coup
de
chapeau
à
Roudaire
et
une
incitation
pour
la
France
à
réaliser
son
projet
à
un
moment
où
les
Américains
font
main
basse
sur
le
canal
de
Panama
et
où
les
Anglais
menacent
celui
de
Suez.
Toutes
les
versions
aboutissent
au
même
happy
end :
la
nature
collabore
magistralement
à
l’œuvre
grandiose
en
précipitant
sa
réalisation
et
en
éliminant
les
irréductibles
Touareg.
Mais,
alors
que
le
manuscrit
saluait
in
fine
la
rencontre
(le
mariage ?)
sur
la
nouvelle
mer
de
la
guerre
et
du
commerce,
la
version
imprimée
se
termine
en
farce.
Voici
les
deux
fins :
Le
manuscrit :
" Et
Maintenant,
l’œuvre
du
capitaine
Roudaire
était
achevée,
grâce
à
l’heureuse
intervention
de
la
nature
et
à
la
surface
des
chotts,
emplis
des
eaux
du
canal
de
la
Méditerranée
les
batiments
[sic]
de
guerre
et
les
navires
de
commerce
allaient
bientôt
se
rencontrer
sur
cette
vaste
étendue
de
la
mer
saharienne.
Fin. "
L’édition :
" Et
tout
cela
au
milieu
d’une
foule
le
plus
souvent
enthousiaste,
mais
toujours
surexcitée
par
tous
les
événements
qui
avaient
entouré
ce
cataclysme,
et
qui
se
pressait
autour
des
premiers
explorateurs
de
la
mer
nouvelle.
Tout
à
coup,
[épisode
du
mandataire].
Et
pendant
qu’au
milieu
des
manifestations
et
des
félicitations
il
poursuivait
sa
route,
il
[Schaller]
se
mit
à
chiffrer
les
devis
des
nouveaux
travaux
qui
devaient
figurer
dans
le
rapport
qu’il
voulait
envoyer
le
jour
même
aux
administrateurs
de
la
Société. "
Un
document
me
permet,
au
terme
de
cette
indigeste
étude,
de
rompre
avec
le
mode
interrogatif.
Il
s’agit
de
la
lettre
que
l’éditeur
Hetzel
écrit
à
Jules
Verne
le
23
février
1905,
alors
que
le
roman
a
commencé
en
feuilleton
dans
le
Magasin,
reproduite
dans
la
Correspondance
inédite
à
laquelle
Olivier
Dumas
et
Volker
Dehs
travaillent
chez
Slatkine.
Dans
cette
missive,
l’éditeur
nous
apprend
qu’il
est
entièrement
responsable
du
" report "
de
l’action
à
1930
et
le
justifie
par
un
souci
de
vraisemblance.
Dans
une
région
bouleversée
par
le
chantier
de
la
mer
intérieure
en
cours,
avec
l’afflux
de
troupes
et
de
travailleurs
qui
s’ensuit,
l’enlèvement
de
l’ingénieur
eût
été
à
son
avis
impossible.
L’opération
pour
réussir
supposait
le
pays
" à
peu
près
abandonné ".
Après
l’avoir
ainsi
fondée,
Louis-Jules
Hetzel
avoue
à
son
" vieil
ami "
la
somme
de
travail
que
lui
a
coûtée
cette
modification ;
il
a
besogné
seul
et
dans
la
précipitation,
ajoute-t-il
en
soumettant
à
l’auteur
une
première
épreuve.
A
un
mois
de
sa
mort,
ce
dernier
ne
l’aura
pas
fortement
retouchée.
Dans
une
lettre
adressée
à
Michel
Verne
le
21
mars
1907,
l’éditeur
lève
un
nouveau
voile :
l’affaire
des
Touareg,
les
flottements
et
les
lourdeurs
qu’elle
entraîne,
c’est
une
lubie
qu’il
a
passée
à
son
auteur ;
pris
d’une
inexplicable
" affection "
pour
ces
pirates
du
désert,
l’écrivain
les
voyait
partout.
En
vérité,
aucun
lien
historique,
géographique,
culturel
ne
les
rattache
à
la
région
des
chotts.
Il
lui
a
fallu
en
inventer
un.
Hetzel
avait
reçu
" carte
blanche ".
C’est
ainsi
qu’il
a
conçu
l’importation
des
Touareg,
préfiguration
des
déplacements
de
population
que
le
colonisateur
en
guerre
imposera
bientôt.
Revenant
à
la
lettre
du
23
février
1905,
j’en
extrais
une
information
qui
me
permettra
de
situer
un
peu
mieux
dans
le
temps
l’écriture
du
roman :
Hetzel
déplore,
à
propos
de
la
carte
dont
s’est
servi
Verne
pour
visualiser
les
lieux,
" à
l’époque
où
vous
avez
écrit
votre
livre,
il
n’y
avait
guère
que
les
deux
grands
Chotts
tunisiens
qui
fussent
bien
connus ".
On
datait
généralement
le
début
de
l’écriture
de
l’Invasion
de
1902
(9
janvier
1902
d’après
le
BSJV
n°
96
que
cite
Jean-Pierre
Picot
dans
son
Testament
de
Gabès).
Ce
n’est
pas
de
1902
à
1905
que
la
cartographie
des
confins
sahariens
de
l’Est
algérien
a
notablement
progressé.
Dès
1887
elle
est
donnée
pour
complète.
La
carte
au
200.000e
de
la
Tunisie
et
celle
de
l’Algérie
sont
achevées.
En
décembre
1882,
Ferdinand
de
Lesseps
fonde
avec
Roudaire
la
Société
de
la
Mer
intérieure
africaine
qui
obtient
du
bey
de
Tunis
une
importante
concession
de
terrains.
Ces
indices
suffisent-ils
à
placer
le
premier
jet
de
l’Invasion
entre
1885,
année
de
la
mort
de
Roudaire
et
1887 ?
J’en
doute.
Au
moins
m’encouragent-ils
à
croire
l’œuvre
conçue
sur
le
moment,
comme
une
sorte
de
révérence
au
héros
disparu
et
à
son
œuvre,
puis
réactualisée
quelque
vingt
ans
plus
tard
pour
les
besoins
de
la
cause.
Mais
le
rafraîchissement
n’a
pas
satisfait
Hetzel.
Il
rapetasse
si
profondément
le
texte
qu’on
peut
l’en
estimer
coauteur.
Pour
motiver
son
intervention,
l’éditeur
avance
des
arguments
techniques
qui
n’emportent
pas
l’entière
conviction.
La
vraisemblance
a
bon
dos.
En
réduisant
le
rôle
de
Roudaire,
en
rabattant
le
poids
des
utopies
sahariennes,
en
appuyant
sur
l’aspect
financier
de
l’entreprise
et
en
lui
imprimant,
par
une
touche
finale,
une
allure
de
vaudeville,
c’est
une
très
large
brèche
qu’il
ouvre
à
la
mentalité
petite-bourgeoise
-
laquelle
lui
fournit
quantité
de
ses
clients.
Et
voici
l’Invasion
envahie !
Un
providentiel
mascaret
balaie
les
intrépides
et
nobles
Touareg
au
bénéfice
sonnant
et
trébuchant
des
actionnaires.
Car
dans
les
affaires
humaines,
la
Providence
ne
suffit
pas.
Il
faut
des
capitaux.
C’est
la
morale
" actualisée "
de
l’histoire.
Correspondance
Verne-Hetzel
(BNF
NAF
17005)
lettres
des
26
août,
26
septembre,
15
octobre,
7,
8,
12
et
13
décembre
1904
Le
26
septembre
1904,
Jules
Verne
annonce
à
son
éditeur,
qu’il
espère
impatient,
l’envoi
imminent
du
roman.
Son
état
de
santé
n’est
pas
reluisant.
L’écrivain
se
plaint
de
son
estomac,
de
ses
jambes,
de
ses
rhumatismes,
de
ses
mauvais
yeux.
" Je
ne
guerirai
pas "
avait-il
affirmé
le
mois
précédent.
La
mort
approche,
il
le
sent :
le
temps
manque.
L’envoi
de
" la
Mer
saharienne "
est
effectué
le
18
octobre.
Hetzel
conteste
aussitôt
le
titre.
Effectivement,
il
prêtait
à
rire,
convient
l’auteur ;
c’est
comme
s’il
l’avait
appelé
" une
mer
de
plus " !
Mais
le
titre
définitif
qu’il
propose
est-il
plus
parlant :
" une
mer
nouvelle
au
Sahara " ?
Il
y
revient
pourtant
le
lendemain,
8
décembre :
" une
nouvelle
Mer
dans
le
Sahara "
lui
semble
constituer
un
titre
"très
juste
et
très
simple ".
Trop
simple,
reconnaissons-le,
trop
" terre
à
terre " !
Le
12
décembre,
lorsque
Jules
Verne
expédie
les
premières
épreuves,
il
n’est
plus
question
que
de
" L’invasion
de
la
Mer ".
Le
syntagme
ne
se
trouve
ni
dans
le
manuscrit
ni
dans
la
version
du
Magasin,
mais
à
la
page
16
de
l’édition.
Il
n’est
pas
interdit
d’en
attribuer
l’invention
à
Hetzel,
lequel
informe
son
auteur,
le
lendemain,
du
" travail "
dont
nous
venons
de
mesurer
l’importance.

*
Regarder
un
texte
à
la
loupe
peut
rendre
myope,
j’en
conviens.
Mais
devant
tant
de
mystères
accumulés
dans
une
œuvre
aussi
limpide,
c’est
une
approche
comme
une
autre.
En
spécialiste
accompli,
Jules
Verne
sait
ménager
son
public
entre
chèvre
et
chou.
N’y
suffirait-il
pas,
les
Hetzel
eussent
suppléé.
Aussi,
dans
le
doute
qu’ils
entretiennent,
est-il
bon
de
remonter
à
la
source
avec
l’espoir
de
saisir
l’écriture
vernienne
dans
son
mouvement,
avant
qu’elle
ne
se
fige,
d’une
manière
ou
d’une
autre.
(octobre
2005
pour
le
BSJV)
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