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L’INVASION DE LA MER A LA LOUPE

écrit pour le Bulletin de la Société Jules Verne

 

 

A la lecture initiale de ce texte relégué de Jules Verne, un détail m’avait intrigué. Au beau milieu du roman, au chapitre VII, " Tozeur et Nefta ", la Compagnie qui, la première, a engagé les travaux de la mer saharienne, dénommée partout ailleurs " franco-étrangère " devient subrepticement " franco-orientale ". Dans le contexte tendu de la relecture politique de l’œuvre vernienne, ce détail pouvait ouvrir une porte dérobée, baliser une nouvelle pénétration. M’armant de courage, car la besogne est ingrate, j’entrepris de comparer le manuscrit avec la première édition du roman. Mon courage ne fléchissant pas sous l’aiguillon de la curiosité, j’ai par la suite comparé cette édition avec sa première version publiée, celle du Magasin d’Education et de Récréation, journal de toute la famille.


(Au kilomètre 347)

Le feuilleton commence le 1er janvier 1905, au n° 241. Il est assez émouvant de suivre en parallèle, de chapitre en chapitre, de numéro en numéro, la marche de la mer saharienne jusqu’à son accomplissement et celle de l’auteur jusqu’à la mort. Celle-ci se produit " au kilomètre 347 ", n° 248. A partir de cette borne, mon attention s’est relâchée. Le feuilleton se termine le 15 décembre 1905.

Le manuscrit de L’invasion de la mer quant à lui, est pieusement conservé à la médiathèque de Nantes. Il a été reproduit sur un microfilm dont les Manuscrits occidentaux de la BN-Richelieu détiennent une copie (cote 3929). De bonne qualité, le document, en ne restituant pas les couleurs, rend difficile sinon impossible le déchiffrement des parties écrites au crayon, ou caviardées.

Le manuscrit original se présente sous la forme de 108 feuilles 270 x 210 mm de papier fort à grands carreaux, numérotées et écrites recto verso, sur la moitié gauche, à l’encre, directement, ou rarement sur un canevas au crayon. Le caviardage est réalisé par une ligne continue de " e " superposée à l’élément supprimé. La différence des encres entre l’original et la rature permet assez souvent de reconstituer le texte caviardé. Les modifications ou les ajouts sont insérés au-dessus de l’élément concerné ou dans la marge, et l’élément est barré. Une page comporte en moyenne une dizaine de corrections. Les unes, les plus nombreuses, sont effectuées au fil de la plume, les autres, a posteriori (encre plus foncée).

Chaque chapitre comporte en marge l’indication du jour au crayon. L’action débute le 2 mars et se termine le 27 avril.

 

  • Les modifications secondaires

 

Les modifications d’ordre stylistique sont mineures. Jules Verne hésite sur des mots plutôt que sur des expressions, des tournures ou l’ordre de la phrase. C’est un écrivain rodé. A la relecture, il opte pour la formulation la plus claire et la plus courte. Dans ce choix intervient également l’éditeur Jules Hetzel. Il arrive ainsi que l’édition reprenne le premier jet que le Magasin avait délayé. Le passage de la " deglat-en-nour ", chapitre VII, en fournit une assez bonne illustration :

Le manuscrit : " c’est probablement non avec une pomme mais avec une datte que cette fine-mouche d’Eve a tenté notre gourmand de premier père " (p. 76)

Le Magasin : " et j’ai toujours cru que si Adam, notre premier père, a succombé, c’est qu’Eve, sa compagne, lui offrit de mordre dans une datte, et non dans une pomme, n’en déplaise au brigadier Pistache, trop normand pour n’être pas un peu Gascon. "

L’édition : " c’est probablement non avec une pomme, mais avec une datte, que fut tenté notre gourmand de premier père. " (p. 87)

La règle supporte les exceptions. Ainsi, de " la masse des arbres, presque confondue dans l’ombre croissante " à la page 5 de l’édition et 4 du manuscrit, le Magasin a fait sauter " presque confondue ". 

Très mouvants sont encore les mots de liaison entre paragraphes : et, mais, maintenant, et cependant,… utilisés les uns pour les autres.


(M. François sombrant dans les sables mouvants)

 

Le contenu documentaire du roman ne flotte que sur des questions de détail. Le meilleur exemple en est le terme de touareg. Jules Verne écrit au départ du premier chapitre, " les Touareg ", rectifie par " les Targuis " qui deviennent dans le Magasin " la race Touâreg " et " la race touareg " dans l’édition. Au départ du chapitre II, dans le manuscrit, " les Touaregs " ne sont pas rectifiés mais deviennent " les Targui " dans le Magasin dont une note précise que c’est le pluriel de Touareg… La plupart des toponymes fluctuent, leur orthographe se stabilise à mi-course. Le Magasin ou l’édition la conserve ou non. Le Djèrib pour le Djerid, El-Guettar ou El-Quittar, Chebika ou Chibika, Ferkane ou Farkane, Djerich ou Djerech, Fejej ou Fedjedj, Hingmiz ou Hinguiz, etc. Il en va de même des expressions locales : sibkas ou sebkas ou sebkhra, outhas ou onthas ou outtas, œil de mer ou œil de la mer, etc. Le chiffrage des distances, des étendues, des populations… varie pareillement. Par exemple, la cuvette du Rharsa est située à 190 puis 227 km de la côte ; le canal qui la relie passe de 145 à 227 km… Quelques corrections appartiennent au manuscrit (" Tozeur compte sept dix mille habitants ") ; elles entérinent un choix intervenu entre-temps, comme l’abandon de l’expression " Beled el djerid " pour " Djerid ".

De manière générale, le manuscrit comporte d’une part des erreurs découlant d’une connaissance limitée du Maghreb (J. Verne croit que la Tunisie est administrée par un " gouverneur général " comme l’Algérie, assimile les arabes Chaambas à des Berbères, jongle avec les vocables tribus, nomades, arabes, pense à tort que l’humidité marine peut améliorer la qualité des dates, localise mal les sites…), d’autre part des renseignements puisés à une documentation qui date et que le Magasin, et encore plus l’édition, se chargent, avec plus ou moins de bonheur, de rafraîchir. Lorsque l’écrivain n’y trouve pas le renseignement souhaité, par exemple le nom du lieu du massacre de la mission Flatters (Bir el-Gharama dans le Magasin et l’édition), il laisse un signe (" x… ( ? ) ") dans la phrase. L’édition tend à soulager le texte, celui du manuscrit et du Magasin, de précisions ethnographiques ou géographiques aussi fastidieuses que douteuses.

Le manuscrit, avec ses ratures, ses hésitations, ses repentirs l’atteste, Jules Verne ne cherche pas à faire savant, mais à parler juste. Il s’efforce d’instruire un dossier qui, en son temps, avait défrayé la chronique et qu’il maîtrise parfaitement.

 

L’économie du roman s’est modifiée en cours d’écriture. L’auteur avait prévu deux parties ; il y renonce assez vite. Plus tard, il dédouble le deuxième chapitre (L’évasion / L’évasion et Hadjar) et le dernier (Dénouement / Le tell et Dénouement). Le titre d’origine, " la mer saharienne ", débattu avec l’éditeur, cède au titre définitif qui apparaît dans le Magasin et que rappelle, dans l’édition, à la page 16, la formule : " l’invasion de la mer, qui fait l’objet de ce récit ", alors que le feuilleton désignait pour objet " la création d’une mer intérieure " et le manuscrit " un projet ".

Ces transformations affectent peu le ressort du roman qui est, comme les dates systématiquement portées au crayon dans la marge du manuscrit, avec parfois indication de l’heure, le prouvent, exclusivement chronologique. L’écrivain suit ses personnages jour après jour dans un déroulement linéaire, se plaçant tantôt à proximité des Touareg (chapitres I, II, III, XII, XIII, XIV), tantôt à proximité des Européens.


(Le mascaret final)

Les personnages, même les plus importants, ne sont pas toujours nommés du premier coup. Hadjar s’écrit Kadjar dans les premières pages du manuscrit. Le capitaine Hardigan s’appelle commandant Hardy jusqu’à la page 21. Sohar est Sahar jusqu’à la page 4. Horeb, Harrig ; le conducteur chef Pélissier ne devient le chef Pointar qu’au bout de trente-quatre pages.

D’autres évolutions interviennent à la publication. Le " H " de Hadjar n’est aspiré que dans l’édition. Le croiseur Chanzy, est le Jurjura du Magasin alors que dans le manuscrit il s’appelait primitivement Sfax ; Vadlavant devient Va-d’l’avant dans l’édition, Vilette, Villette ; Sohar, Ahmet (p. 58)…

Ces péripéties invitent à la prudence quiconque voudrait échafauder quelque hypothèse sur le chiffre caché des noms des personnages.

La personnalité des acteurs et leurs relations ne font guère problème. Les fluctuations sont modiques : Hardigan tutoie-t-il Nicol ? le manuscrit l’admet, se reprend, le Magasin entérine et l’édition revient au " tu " (p. 13). Ce même Nicol est-il vraiment populo ? A l’origine, sans aucun doute. Quand le " marchef " se rappelle la capture de Hadjar, " Mort Dieu ! " s’écrit-il, " je tenais la louve ". L’expression n’a pas dû plaire à Hetzel, qui lui substitue prudemment " Pas de chance ! ". Quant à l’édition, elle n’en garde aucune. (p. 14) Seule l’édition présente Hardigan et son second comme des connaisseurs du Sud (p. 62) ….

 

La majorité des coupes concerne un élément marginal du récit, dont l’auteur n’a pas cru bon de maintenir les développements, soit qu’il les ait accusés de faire diversion, soit qu’ils les ait jugés délicats. Il s’agit de l’assassinat de Carl Steinx (aucune hésitation sur le nom). Sur une demi-page biffée (p. 16), Jules Verne expliquait que l’explorateur, originaire de Liège, " possesseur d’une belle fortune " s’était lancé à l’aventure en n’écoutant que " ses instincts ". Coupure encore plus lourde page 83, lorsque le commandant de la place interrogé par Hardigan assurait que, depuis deux ans que l’explorateur avait disparu, aucun bruit n’était venu confirmer sa mort.

Au moment où Jules Verne écrit, en 1903-1904, les mystères de l’assassinat du marquis de Morès survenu sur la route de Ghadamès ne sont pas encore dissipés. Ils hantent le milieu antijuif auquel l’aventurier appartenait. On y accuse les Anglais d’avoir, sous l’influence des " mercantis " juifs, armé le bras des assassins. De telles rumeurs avaient déjà couru à l’occasion du massacre de la mission Flatters daté de 1881, quinze ans avant celui de Morès-Steinx. L’auteur évoque le drame au chapitre II, quelques paragraphes avant d’aborder le cas Steinx.

D’autres coupes délestent le récit, tel que l’avait publié le Magasin, de diverticules gênants. Avions-nous besoin de savoir que le bordj de Gabès a été rebaptisé " Fort Neuf " au moment des grands travaux de la région (page 7 de l’édition), que l’émigration des Touareg n’a en rien diminué dans la période (p. 7), etc.

 

  • Les modifications majeures

 

Nous arrivons d’un bon pas aux transformations de fond, les plus significatives. Elles procèdent de la décision :

  • d’avancer de 25 ans le récit,
  • de l’actualiser par des allusions adéquates
  • de réduire la part attribuée à Roudaire ainsi que la portée de son invention,
  • d’accroître le rôle des Touareg et conséquemment, du Deus ex machina final

 

A l’origine, c’est-à-dire dans le manuscrit, il s’agissait de rendre compte de l’achèvement des travaux conçus par Roudaire et exécutés par la " Compagnie de la Mer Saharienne ", sur le modèle de la Compagnie du canal de Suez. L’action se situait " au commencement du XXe siècle ". A cette époque, les Touareg " avaient dû se déplacer vers les régions plus orientales du Sahara ". L’ingénieur de Schaller, qui a pris le relais de Roudaire, expose à un " auditoire acquis d’avance ", sauf " quelques indigènes " (" quelques-uns des indigènes " dans l’édition), la généalogie de la mer saharienne depuis l’Antiquité.

Là où Magasin et édition lui font dire : " Messieurs, il y a à prendre et à laisser, surtout à laisser, dans ces légendes de l’Antiquité " (p. 45), on lit dans le manuscrit " Eh bien, messieurs, il y a, comme on dit, à prendre et à laisser dans cet ensemble des légendes de l’antiquité " (p. 40) ; à l’affirmation : " la mer saharienne [...] n’a jamais pu exister ", le manuscrit préfère : " la mer saharienne [...] n’a pu exister ".

Ces extraits appartiennent au chapitre IV, " la mer saharienne ", le plus remanié du roman. Il ne reste plus, explique Schaller, qu’à vérifier l’ensemble des travaux avant de percer le seuil de Gabès et de livrer passage aux eaux du golfe, une affaire de " quelques semaines " (p. 48). L’ingénieur vante les nombreux avantages de l’œuvre " grandiose ", " gigantesque ", en fait applaudir à trois reprises le " glorieux " promoteur, et minimise les objections. Au plan financier, il rappelle que " l’autorisation du bey, obtenue dès 1875 " et " la concession des deux millions cinq cent mille hectares de terre octroyée à la compagnie de la Mer Saharienne " entre autres atouts, lui garantissent un bel avenir. Au plan technique, le conférencier voit rose : comme les travaux de creusement, le remplissage des chotts durera moins que prévu : cinq ans et " qui sait si le drainage des sebkhas situés à des altitudes positives, ne rendra pas inondables des parties qui ne le sont pas encore, si le travail incessant des eaux n’étendra pas les dépressions sur une surface plus considérable de la contrée, si au lieu d’être restreinte à huit mille kilomètres carrés, la mer saharienne n’embrassera pas le double, le triple, le quadruple de cette évaluation ? ". Et il conclut, " le génie français aura réussi là où d’autres nations ont échoué, et dont l’une manquait de faire une concurrence redoutable à l’œuvre africaine. " Il cite l’Angleterre, puis les Etats-Unis.

Dans le Magasin et l’édition, la même scène se déroule entre 1925 et 1930. Les travaux avaient bien commencé comme le manuscrit l’indiquait, mais la société qui les pilotait avait fait faillite ; le vague des raisons invoquées - " imprévoyance et faux calculs " -, trahit l’artifice : situer la mer saharienne dans le présent relevait peut-être de l’imprévoyance et de faux calculs de Jules Verne lui-même. Cette société primitive avait été baptisée Compagnie " franco-orientale " dans le Magasin, en référence au canal de Suez et aux saint-simoniens vraisemblablement – allusion qui n’a pas eu l’heur de plaire. L’édition a choisi " franco-étrangère ". La forme précédente subsiste dans l’oubli de la page 100 et dans le " fort accent exotique " dont est marqué le mandataire, au Dénouement.

Roudaire a cédé la vedette à ses " continuateurs ". Certes, au Casino de Gabès, on l’applaudit (une seule fois) d’avoir eu le premier " l’idée de cette extraordinaire création " quand la version originelle lui attribuait " l’honneur " même d’avoir créé la mer saharienne. Mais il n’est plus qu’une ombre. L’amorce du chapitre X de l’édition symbolise assez bien cette déchéance. On devait donner le nom du promoteur à une ville nouvelle de premier plan – on lui préfère celui du président de la Compagnie ; puis on se rabat sur un port de moindre importance ; finalement, il servira à nommer une crique du Rharsa…

Ferdinand de Lesseps à ses côtés prend plus de relief. Cité et applaudi dans le manuscrit comme " l’un des plus fermes soutiens de l’œuvre ", les versions ultérieures ajoutent qu’il avait " pris l’affaire à cœur " parmi les premiers. Ces versions insistent sur la rentabilité de l’affaire et font intervenir les spéculateurs. Le Magasin précise même, détail qui saute dans l’édition, que c’est " l’ayant prévu " que Lesseps s’y est intéressé. Mais si, à l’appui, le manuscrit rappelle " le grand succès financier du canal de Suez ", les versions imprimées restent prudemment dans les généralités en se contentant des succès " obtenus dans de grandes affaires et dans des travaux publics des plus utiles ". Est-ce dans le même souci que l’entreprise finale est placée sous l’égide d’une Société – " française de la mer Saharienne " – et non plus d’une Compagnie ? L’aspect pécuniaire, pratiquement absent de la version manuscrite, s’épanouit dans les versions imprimées, il va même pimenter la fin.

"Prenez plutôt des actions de la Mer Saharienne"

 

Pour expliquer la faillite de la société initiale, et justifier qu’après vingt-cinq ans de présence française en Tunisie, les gens du désert puissent encore menacer ses intérêts, intervient un artifice supplémentaire : l’importation, concertée par les autorités françaises, d’une population touareg dont on attend qu’elle fournisse des " gendarmes du désert " (Magasin) ou " comme " (édition). Sans cette ruse calamiteuse, les Touareg n’auraient pas tenu un rôle aussi déterminant. Les versions imprimées le soulignent au risque d’alourdir la narration.

 

  • Une révision à la baisse

 

L’édition introduit en outre nombre de modifications et de développements d’ordre technique qu’il serait fastidieux d’énumérer. Elle établit même que le tracé du canal ne respecte pas les préconisations de Roudaire. Elle réduit à l’état de projet le transsaharien qui, dans le manuscrit, était en train de se construire.

Mais sommes-nous dans le seul domaine technique ? Cet ensemble de remaniements donne à croire que Jules Verne est passé, après discussion, d’une vision enthousiaste et enchantée des utopies sahariennes d’inspiration fouriériste et saint-simonienne : la mer intérieure, le transsaharien, à une vision refroidie où l’argent reconquiert sa place. Le motif du roman reste un coup de chapeau à Roudaire et une incitation pour la France à réaliser son projet à un moment où les Américains font main basse sur le canal de Panama et où les Anglais menacent celui de Suez. Toutes les versions aboutissent au même happy end : la nature collabore magistralement à l’œuvre grandiose en précipitant sa réalisation et en éliminant les irréductibles Touareg. Mais, alors que le manuscrit saluait in fine la rencontre (le mariage ?) sur la nouvelle mer de la guerre et du commerce, la version imprimée se termine en farce. Voici les deux fins :

Le manuscrit :

" Et Maintenant, l’œuvre du capitaine Roudaire était achevée, grâce à l’heureuse intervention de la nature et à la surface des chotts, emplis des eaux du canal de la Méditerranée les batiments [sic] de guerre et les navires de commerce allaient bientôt se rencontrer sur cette vaste étendue de la mer saharienne. Fin. "

L’édition :

" Et tout cela au milieu d’une foule le plus souvent enthousiaste, mais toujours surexcitée par tous les événements qui avaient entouré ce cataclysme, et qui se pressait autour des premiers explorateurs de la mer nouvelle.

Tout à coup, [épisode du mandataire]. Et pendant qu’au milieu des manifestations et des félicitations il poursuivait sa route, il [Schaller] se mit à chiffrer les devis des nouveaux travaux qui devaient figurer dans le rapport qu’il voulait envoyer le jour même aux administrateurs de la Société. "

 

  • Dévoilement final

 

Un document me permet, au terme de cette indigeste étude, de rompre avec le mode interrogatif. Il s’agit de la lettre que l’éditeur Hetzel écrit à Jules Verne le 23 février 1905, alors que le roman a commencé en feuilleton dans le Magasin, reproduite dans la Correspondance inédite à laquelle Olivier Dumas et Volker Dehs travaillent chez Slatkine.

Dans cette missive, l’éditeur nous apprend qu’il est entièrement responsable du " report " de l’action à 1930 et le justifie par un souci de vraisemblance. Dans une région bouleversée par le chantier de la mer intérieure en cours, avec l’afflux de troupes et de travailleurs qui s’ensuit, l’enlèvement de l’ingénieur eût été à son avis impossible. L’opération pour réussir supposait le pays " à peu près abandonné ".

Après l’avoir ainsi fondée, Louis-Jules Hetzel avoue à son " vieil ami " la somme de travail que lui a coûtée cette modification ; il a besogné seul et dans la précipitation, ajoute-t-il en soumettant à l’auteur une première épreuve. A un mois de sa mort, ce dernier ne l’aura pas fortement retouchée.

Dans une lettre adressée à Michel Verne le 21 mars 1907, l’éditeur lève un nouveau voile : l’affaire des Touareg, les flottements et les lourdeurs qu’elle entraîne, c’est une lubie qu’il a passée à son auteur ; pris d’une inexplicable " affection " pour ces pirates du désert, l’écrivain les voyait partout. En vérité, aucun lien historique, géographique, culturel ne les rattache à la région des chotts. Il lui a fallu en inventer un. Hetzel avait reçu " carte blanche ". C’est ainsi qu’il a conçu l’importation des Touareg, préfiguration des déplacements de population que le colonisateur en guerre imposera bientôt.

Revenant à la lettre du 23 février 1905, j’en extrais une information qui me permettra de situer un peu mieux dans le temps l’écriture du roman : Hetzel déplore, à propos de la carte dont s’est servi Verne pour visualiser les lieux, " à l’époque où vous avez écrit votre livre, il n’y avait guère que les deux grands Chotts tunisiens qui fussent bien connus ". On datait généralement le début de l’écriture de l’Invasion de 1902 (9 janvier 1902 d’après le BSJV n° 96 que cite Jean-Pierre Picot dans son Testament de Gabès). Ce n’est pas de 1902 à 1905 que la cartographie des confins sahariens de l’Est algérien a notablement progressé. Dès 1887 elle est donnée pour complète. La carte au 200.000e de la Tunisie et celle de l’Algérie sont achevées. En décembre 1882, Ferdinand de Lesseps fonde avec Roudaire la Société de la Mer intérieure africaine qui obtient du bey de Tunis une importante concession de terrains. Ces indices suffisent-ils à placer le premier jet de l’Invasion entre 1885, année de la mort de Roudaire et 1887 ? J’en doute. Au moins m’encouragent-ils à croire l’œuvre conçue sur le moment, comme une sorte de révérence au héros disparu et à son œuvre, puis réactualisée quelque vingt ans plus tard pour les besoins de la cause.

Mais le rafraîchissement n’a pas satisfait Hetzel. Il rapetasse si profondément le texte qu’on peut l’en estimer coauteur. Pour motiver son intervention, l’éditeur avance des arguments techniques qui n’emportent pas l’entière conviction. La vraisemblance a bon dos. En réduisant le rôle de Roudaire, en rabattant le poids des utopies sahariennes, en appuyant sur l’aspect financier de l’entreprise et en lui imprimant, par une touche finale, une allure de vaudeville, c’est une très large brèche qu’il ouvre à la mentalité petite-bourgeoise - laquelle lui fournit quantité de ses clients. Et voici l’Invasion envahie ! Un providentiel mascaret balaie les intrépides et nobles Touareg au bénéfice sonnant et trébuchant des actionnaires. Car dans les affaires humaines, la Providence ne suffit pas. Il faut des capitaux. C’est la morale " actualisée " de l’histoire.

 

  • Le titre

 

Correspondance Verne-Hetzel (BNF NAF 17005) lettres des 26 août, 26 septembre, 15 octobre, 7, 8, 12 et 13 décembre 1904

 

Le 26 septembre 1904, Jules Verne annonce à son éditeur, qu’il espère impatient, l’envoi imminent du roman. Son état de santé n’est pas reluisant. L’écrivain se plaint de son estomac, de ses jambes, de ses rhumatismes, de ses mauvais yeux. " Je ne guerirai pas " avait-il affirmé le mois précédent. La mort approche, il le sent : le temps manque.

L’envoi de " la Mer saharienne " est effectué le 18 octobre. Hetzel conteste aussitôt le titre. Effectivement, il prêtait à rire, convient l’auteur ; c’est comme s’il l’avait appelé " une mer de plus " ! Mais le titre définitif qu’il propose est-il plus parlant : " une mer nouvelle au Sahara " ? Il y revient pourtant le lendemain, 8 décembre : " une nouvelle Mer dans le Sahara " lui semble constituer un titre "très juste et très simple ". Trop simple, reconnaissons-le, trop " terre à terre " !

Le 12 décembre, lorsque Jules Verne expédie les premières épreuves, il n’est plus question que de " L’invasion de la Mer ". Le syntagme ne se trouve ni dans le manuscrit ni dans la version du Magasin, mais à la page 16 de l’édition. Il n’est pas interdit d’en attribuer l’invention à Hetzel, lequel informe son auteur, le lendemain, du " travail " dont nous venons de mesurer l’importance.

*

 

Regarder un texte à la loupe peut rendre myope, j’en conviens. Mais devant tant de mystères accumulés dans une œuvre aussi limpide, c’est une approche comme une autre. En spécialiste accompli, Jules Verne sait ménager son public entre chèvre et chou. N’y suffirait-il pas, les Hetzel eussent suppléé. Aussi, dans le doute qu’ils entretiennent, est-il bon de remonter à la source avec l’espoir de saisir l’écriture vernienne dans son mouvement, avant qu’elle ne se fige, d’une manière ou d’une autre.

(octobre 2005 pour le BSJV)