PRÉFACE

à

Célèbre Visages

Sélection de portraits réalisés entre 1977 et 2011 par des photographes de l’agence VU’, publiée à Marseille par Images plurielles, juin 2012.

Le portrait, naguère rare, est devenu banal. Les Anciens le réservaient aux plus méritants. Les plus puissants l’arboraient comme un signe et un supplément de leur puissance. Les bourgeois y vérifiaient leur réussite matérielle et individuelle. Aujourd’hui, le portrait est à chacun obligatoire. Il prouve l’identité en cas de contrôle. Notre visage se dépose dans la mémoire des milliers de caméras qui en tout lieu et à toute heure nous surveillent, souvent à notre insu. Dans la sphère privée, la trace des événements que nous vivons et des êtres que nous aimons se cristallise sur une photographie. Toujours plus facile et bon marché, elle rejoint la marée d’images qui nous submerge. Même les situations les plus exceptionnelles, les plus cachées, les plus intimes nous sont dévoilées au prix de reportages de plus en plus audacieux, risqués ou impudiques.

Dans de telles conditions d’inflation et de surenchère, attirer l’attention du public sur de simples portraits, que rien de tapageur ne distingue, qui ne procèdent ni de l’unité du thème, de la série, du style, ni de l’œuvre d’un auteur unique, semblera une gageure, sauf si ensemble, ils disent une vérité supérieure. Nos yeux sont peut-être épuisés à force de sollicitations, mais l’art ne l’est pas. C’est le témoignage que porte la sélection des cent-neuf portraits réunis dans ces pages.

Rien n’est plus humain qu’un visage. Et rien n’est plus parlant dans un visage que le regard. Il ouvre sur l’insondable qui fait notre fond commun, rythmé de joies et de souffrances, soulevé de passions, flouté de mystère, tiraillé de paradoxes… Condorcet le croyait bon. Traqué par la Terreur, le philosophe à la veille de son suicide se convainc qu’au fond et au bout de chaque homme réside la compassion naturelle qui en garantit la bonté. Cette compassion est le fond de ce livre ; sans elle, l’art du portrait ne serait que simagrée.

Les photographes invités à en faire la démonstration sous nos yeux ne sont pas spécialement des portraitistes. Pour la plupart photojournalistes, ils opèrent aussi bien dans la brûlure de l’actualité que retirés dans leurs recherches personnelles, utilisant indifféremment le noir et blanc ou la couleur et tous les formats. Leurs clichés sont utilisés par la presse, reproduits dans des portfolios, exposés dans des galeries. Ils sont français, italiens, espagnols, américains… Les aînés exercent depuis les années 1970. Ce qui les rapproche, outre leur quête prioritaire de l’humain, est l’agence qu’ils ont fondée ensemble ou qui distribue leurs travaux : l’agence VU’, née il y a exactement un quart de siècle.

Vingt-deux de ces photographes ont accepté de contribuer à ce recueil de portraits. La sélection s’est effectuée avec leur consentement ou sur leur initiative. Quelques-uns ont bien voulu accompagner d’un texte leur apport. Sous leur regard, quarante années à la charnière de deux siècles défilent, par l’intérieur.

La photographie la plus ancienne remonte à 1975. Elle donne à voir Jean Genet écoutant Angela Davis lors d’un meeting de soutien au mouvement noir américain. Un panache de fumée s’exhale de la bouche de l’écrivain rebelle qui, la tête renversée et les yeux clos, s’abandonne à la pensée d’un instant. La photographie est la trace de cet instant. C’est aussi la marque d’une époque tendue de grands combats et d’engagements généreux. Elle est l’œuvre de Jane Evelyn Atwood, une des fondatrices de VU’.

Le portrait le plus récent date de janvier 2011. Guigui photographie sur scène une danseuse de cabaret offerte dans une posture et un accoutrement convenus, hors du temps et loin des combats. Quand Genet recueilli ne prête attention à personne, Mimi à demi-nue lance à l’opérateur un regard aguicheur. Ces deux portraits apparemment aux antipodes, convergent pourtant et se répondent : ils sont beaux, ils sont poignants, ils illustrent la diversité humaine et la diversité de l’art de représenter celle-ci.

C’est en elle que ce recueil nous invite à plonger. Chaque lecteur l’appréciera à sa façon. Je n’utiliserai pas le privilège de la préface pour tenter d’imposer la mienne. Sur le cadre, la lumière, la composition, le sujet, la technique… de ces magnifiques images, mes éloges lasseraient. J’indiquerai seulement ce à quoi je suis le plus sensible : la photographie entretient un rapport intime avec le temps sous toutes ses formes : temps d’une prise, temps d’une vie, temps d’une époque, temps d’un monde… Je parlerai, mal, de cette dimension impalpable.

L’abandon de Genet, le rire des frères Baldwin, les pleurs de la petite fille de Gaza, tiennent en une fraction de seconde. Si la fraction ne suffit pas, le modèle file, déborde ses contours. C’est l’Abbé Pierre marchant du pas décidé des soldats des grandes causes, c’est Kassovitz au montage de La haine, ici acteur, stoppé sur l’écran du moniteur, là réalisateur, bougé devant l’objectif de Favier.

À l’opposé, dans les portraits d’Ackerman et de Castore, le temps part en fumée, les lignes fondent, les détails se délitent, les formes s’effacent devant le mystère de leurs origines. La poétique adolescente échappée des Extraños de Castro surgit comme une apparition. Mais le temps ne semble lâcher prise que pour mieux signifier sa présence : dans l’image du couple intemporel extrait des ténèbres par la magie d’Ackerman, il est fissures, craquelures, rides ; il est poussière dans le portrait très rapproché de Michel Serrault vieilli. Les cadres dont s’entoure la vieille femme de Bamako rappellent dans ce décor figé le temps écoulé, le temps à jamais vécu.

Il se lit également dans le travail auquel il soumet les corps, transformant le professeur Malkiewicz en chêne tors soudé à son bureau par les racines de sa main, faisant du visage de l’homme pris à Bogota par Guigui une lave encore incandescente, confondant la vieille femme tchouktche avec son vêtement tout fripé ou inondant de beauté la paysanne retrouvée par Dailleux après une si longue absence.

De situations bien réelles et précisément datées, sans rien enlever de leur tragique, les photographes ont parfois préféré tirer des icônes, Gerbehaye au Congo, Iuncker à Gaza, Wustenberger en Éthiopie, Rearick en Afrique du Sud.

Or ce temps que la photographie rend visible, quel est son sens ?

Aucun des portraits rassemblés n’a été réalisé sans la complicité du modèle. Si d’aventure celui-ci détourne les yeux, les ferme ou feint d’ignorer l’opérateur, en règle générale, il braque l’objectif et à travers lui, il nous dévisage. Dans cet échange yeux dans les yeux, quelque chose d’important passe d’eux à nous. L’impression n’est jamais aussi forte me semble-t-il que devant Ann’So plongeant nue face au photographe. On dirait que la musicienne nous pénètre, non seulement de son regard mais avec tout son corps.

Chaque page tournée est comme une paupière qui s’ouvre. Elle nous donne vue sur la profondeur humaine. Derrière ce regard insistant, vaniteux, crâneur, inquiet, cajoleur, désenchanté, timide, tendre, ironique, sinueux, scrutateur, amusé, il y a une vie qui aurait pu être la nôtre. Nous le pressentons. Les gens ordinaires sont peut-être plus éloquents que ces hommes et ces femmes célèbres trop habitués à poser, trop tentés de séduire, sauf quand un photographe comme Tshi devant Patti Smith sait les saisir à contrecourant.

Chacun de ces portraits a quelque chose d’unique à nous dire. Et c’est le propre et le talent des photographes auxquels ce livre rend hommage que de faire affleurer leur parole immobile. Que nous annoncent-ils au-delà des histoires qu’on devine et de l’émotion qu’ils nous procurent ? Certains des modèles, connus ou anonymes, ont péri depuis, de mort attendue ou violente. Tous ces gens ont vieilli. Et les pages qui retiennent leur image vieilliront à leur tour. Ainsi va le monde sous l’empire du temps. Sans relais, la mémoire se perd et la mort est définitive.

Cent-neuf portraits pour nous inviter à interroger le sens dans lequel nous sommes engagés en tant qu’humains, ici, dans notre rôle de lecteur, là dans celui de modèle. Condorcet, toujours aussi confiant, pensait que l’humanité ne cesserait de progresser dans sa longue marche vers le bonheur commun. Quarante ans de cette marche et un échantillon de cette humanité sont représentés sous nos yeux. Dirons-nous qu’ils témoignent d’un inéluctable progrès ?

Le miroir a longtemps été un objet précieux à l’instar du portrait, apanage des puissants. Les plus anciens connus ont été découverts en Anatolie parmi les accessoires d’une prêtresse. Ronds et d’obsidienne polie, ils lui servaient, croit-on, à lire l’avenir. La photographie telle que la pratiquent les auteurs réunis dans ce livre est comme un miroir où le reflet s’est trouvé piégé. Nous pensons y voir le passé quand c’est peut-être l’avenir qui nous fait signe.

Jean-Louis Marçot, 25 février 2012